Crépuscule

Crépuscule – Chapitre 4

Temps de lecture : 12 minutes

Je n’en peux plus.

Je ne veux plus de cette double vie que je mène depuis trop longtemps. Je ne supporte plus tous ces mystères, tous ces secrets trop lourds à porter, toutes ces trahisons.

Le temps des mensonges est terminé.

Je suis Ptoléméus.

Et je vais raconter mon histoire.

 

En hommage respectueux aux créateurs d’Elite : Dangerous, à la Wing Atlantis, aux Black Birds – et au cmdr Aymerix,  celui par qui les aventures arrivent.

 

 

Chapitre 4

Vox Veritas

« Tout va bien Monsieur ? » me demanda l’hologramme en constatant que mon teint était devenu livide.

« Oui, oui… je viens de retrouver… un ami. A bientôt, le Borgne », dis-je en gratifiant l’I.A. d’un sourire forcé. Une pression plus forte de l’arme toujours pointée dans mon dos m’indiqua le chemin de la sortie. Une fois franchie la porte automatique du Perséphone, mon ravisseur me fit avancer parmi un dédale de couloirs déserts à cette heure, chichement illuminés par la lumière terne des blocs de sécurité. Après avoir emprunté plusieurs escaliers et longé d’interminables corridors, l’individu me saisit le bras et me poussa rudement à travers une porte qui venait de s’ouvrir.

Je me retrouvais dans une grande salle aveugle, occupée par une dizaine de postes de travail. Le désordre qui régnait dans la pièce – tohu bohu d’ordinateurs, de papiers, de fiches qui s’amoncelaient sur les tables – dégageait une impression de  fébrilité et d’urgence. Des écrans tapissaient tout le mur du fond ; ils diffusaient un flux continu d’informations : cérémonies impériales officielles, mouvements de troupes fédérales, explosion d’étoile. Aux vidéos qui défilaient à toute vitesse se surimposaient des dépêches : taux de criminalité, cours des marchés,  listes de systèmes en proie aux guerres et aux épidémies. Cet open space était comme un balcon surplombant la galaxie ; les données du Galnet, fournies en temps réel, délivraient un aperçu si précis de la réalité qu’elles auraient grisé d’un vertige de toute-puissance le spectateur le moins attentif.

– Oh, mais voici notre invité.

L’homme qui venait de prendre la parole était seul dans le vaste local. Il était assis derrière une console qui faisait face aux afficheurs grand format. Il paraissait avoir quarante-cinq ans, mais pouvait être bien plus âgé, s’il avait eu recours à ces manipulations génétiques de rajeunissement alors si fort en faveur. Les épaules larges, le crâne rasé, le nez un peu busqué, les lèvres fines, il était vêtu d’une combinaison de vol argent et noir ; je remarquais surtout qu’il portait dans son regard acéré l’obstination opiniâtre d’un être que la vie avait malmenée, et qui prétendait bien prendre sa revanche sur les coups du destin.

Huginn Muninn

 

– Bienvenue dans les locaux du Vox Veritas, me lança mon hôte d’une voix bien timbrée et légèrement onctueuse.

D’un geste de la main, il fit signe à son acolyte de se retirer.

– Vous avez fait déjà la connaissance de Stepan. Il n’est pas loquace, mais c’est un fidèle ami. Je l’ai un jour sorti d’un mauvais pas où l’avait conduit le pirate Archon Delaine, et il m’est depuis complètement dévoué. Mais je ne me suis pas présenté : Huginn Muninn, reporter. Ravi de vous rencontrer, Commandeur… Ptoléméus, c’est ainsi que vous souhaitez qu’on vous appelle, n’est-ce pas ?

Il s’avança et me tendit une main que je ne saisis pas. J’étais crispé, sur la défensive, cherchant d’où viendrait le piège.

– Que me voulez-vous ? Pourquoi m’avoir amené ici contre mon gré ?

– Rassurez-vous, je ne compte pas écrire un éditorial sur votre retour. Ce serait pourtant un article retentissant, vous ne trouvez pas ? Mais non. Nous avons à parler en tête-à-tête, Commandeur. J’espère que vous excuserez le procédé un peu cavalier que j’ai employé pour vous faire venir jusqu’ici, mais j’avais besoin de discrétion, et je craignais que vous ne répondiez pas à ma sollicitation.

– Écoutez, je suis un explorateur de passage, et je ne comprends pas du tout ce que vous attendez de moi.

– Oh vraiment ? vous me décevez, Commandeur, vous me décevez beaucoup…

Munnin s’assit à califourchon sur une chaise à roulettes. Il tomba le masque mielleux qu’il avait revêtu pour m’accueillir, et pointa sur moi le disrupteur qu’il cachait jusque là dans une poche. Sa voix était devenue sèche et cassante.

– Ne jouons pas au chat et à la souris. Vous portiez naguère un autre nom, et vous arboriez un autre visage. Vous étiez un pilote de combat, connu sous pseudonyme codé de Rapture LVIII. Vous avez changé d’identité lorsque vous avez quitté les Black Birds en emportant quelques-uns de leurs secrets. Vous voyez, mon réseau d’indicateurs est bien informé. Voilà longtemps que je vous piste. Je savais que tôt ou tard vous reviendriez au Nid.

Je me liquéfiais.

J’avais dû recourir à la chirurgie esthétique pour changer mes traits ; j’avais aussi corrompu un agent de la Fédération des Pilotes pour qu’il efface toutes mes données personnelles des registres de l’administration. Il m’en avait coûté tout ce que je possédais : argent, réputation, rangs, j’avais tout perdu. Rien ne m’était resté qu’un Sidewinder rouge d’occasion, et mille crédits sur un compte au nom de Ptoléméus. Comment Munnin avait-il pu remonter jusqu’à moi ? Il devina les questions qui se bousculaient dans mon cerveau. Il ricanait.

– Vous vous demandez comment je vous ai retrouvé… Un ami qui travaille chez Farseer m’a transmis les spécifications de l’Almageste : ce sont très exactement les mêmes que celles de l’Astrolabe, l’appareil d’exploration utilisé par Rapture LVIII lors de missions de reconnaissance. Mêmes propulseurs modifiés, même réacteur à distorsion, même coupleur de puissance… Trop de similitudes pour qu’il s’agisse d’une coïncidence. Vous avez voulu retrouver un navire doté précisément des mêmes caractéristiques techniques que votre ancien bâtiment. Je n’avais plus aucun doute.

J’étais abasourdi. J’avais pris toutes les précautions pour éviter d’être reconnu… et c’est mon vaisseau qui m’avait dénoncé. Satisfait de l’effet de stupeur qu’il avait produit sur moi, le journaliste de Vox Veritas marqua une pause avant de poursuivre.

– Je vais vous laisser partir. Je ne vous dénoncerai pas aux Black Birds. Stepan a fait préparer votre vaisseau sur le pad. J’ai chargé sur votre ordinateur de bord les cartes qui vous permettront de retrouver Alvinia de Messalina. Tout ce que je demande, c’est votre sac de toile. Vous avez quinze minutes pour rejoindre votre vaisseau et quitter le système. Après quoi je donne l’alerte, et je lance la meute à vos trousses. Vous vous souvenez de la Black Force, section spéciale du Consilium ? Ces hommes sont toujours aussi redoutables, et même en progrès depuis quelque temps. Un Asp désarmé ne leur causerait pas beaucoup de fil à retordre.

– Et si je refuse ? répondis-je sèchement.

Munnin secoua la tête d’un air de feinte commisération, comme s’il avait en face de lui un abruti incapable de comprendre les situations les plus simples.

– Je vous assomme avec ce disrupteur, et je préviens la Division de l’Oeil. Ils vont vous arrêter, vous interroger, vous torturer et vous exécuter. Et le contenu de ce sac leur reviendra. Mais qu’y gagnerai-je ? Je vous propose d’assurer votre fuite et de retrouver la Flotte d’Alvinia, en échange de ce baluchon. Soyez raisonnable, Commandeur.

Le reporter, toujours assis sur la chaise à roulettes, la fit reculer du pied vers la console. Il continuait à me viser de sa main droite, tandis que la gauche se posait sur la manette rouge d’une alarme d’urgence.

– Choisissez vite, pilote. Le jour artificiel va se lever sur la station, et les rédacteurs ne vont pas tarder à arriver ici.

Je ne voyais pas d’issue. Huginn Muninn me visait toujours.  J’essayais de gagner un peu de temps.

– Pourquoi trahiriez-vous les Black Birds ?

– J’ai toujours travaillé pour mon propre compte. Je ne me suis mis à leur service que pour mieux enculer ces fumiers de thargoïds. C’est mon seul but. Les aliens ont ruiné ma famille, et je veux me venger. Mais plus le temps passe, moins je fais confiance aux Oiseaux noirs pour y arriver. Ça sent mauvais ici, depuis le départ de la porte-parole et la disparition du Fondateur. Je préfère garder mes atouts pour moi. Allez, Commandeur, assez discuté.

Il actionna la manette. Une sirène déchira le silence tandis que la pièce fut balayée par la lumière rouge des signaux d’alerte.

– Lâchez ce sac et allez-vous en. Il est encore temps de gagner le pad. Vous avez quinze minutes.

Soudain, le rayon paralysant d’un disrupteur frappa la poitrine de Munnin, qui s’effondra sur le sol sans connaissance. Je me tournai vers la porte, et vis dans l’embrasure la silhouette d’une jeune femme en jean et T-shirt blanc, les cheveux bruns hâtivement noués en chignon. L’arme fumait encore entre ses mains.

– Vite, pas une seconde à perdre !

Bien qu’un peu tard, j’avais enfin établi le contact avec mon correspondant. Il s’appelait Mary.

Dr Mary Curry



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