Crépuscule

Crépuscule – Chapitre 3

Temps de lecture : 8 minutes

Je n’en peux plus.

Je ne veux plus de cette double vie que je mène depuis trop longtemps. Je ne supporte plus tous ces mystères, tous ces secrets trop lourds à porter, toutes ces trahisons.

Le temps des mensonges est terminé.

Je suis Ptoléméus.

Et je vais raconter mon histoire.

 

En hommage respectueux aux créateurs d’Elite : Dangerous, à la Wing Atlantis, aux Black Birds – et au cmdr Aymerix,  celui par qui les aventures arrivent.

 

 

Chapitre 3

Le Perséphone

Avec son éclairage d’un bleu électrique, ses constructions futuristes, et ses publicités holographiques de vaisseaux de luxe, Samson se donnait des airs de station high-tech. En réalité, le marché était mal ravitaillé, le chantier naval mal équipé, et la loi martiale souvent décrétée. La junte au pouvoir, soucieuse de cultiver une image de modernité, dépensait des sommes insensées pour donner à sa capitale ces allures trompeuses d’innovation et d’avant-gardisme que démentait partout la vérité des faits. La rutilante vitrine pouvait bien impressionner au premier abord quelques ambassadeurs en provenance d’étoiles lointaines, elle ne résistait pas longtemps à un coup d’oeil plus insistant. Les miséreux ne manquaient pas : je repérai vite ces longues colonnes de réfugiés que dégorgeaient inlassablement des transporteurs T9. Sales, affamés, les habits déchirés, ils marchaient comme des zombies sur les pads d’atterrissage, et s’attroupaient autour des bureaux de Munfayl Labour. Ce parti, qui contrôlait depuis toujours le système voisin de Crevit, venait de battre précipitamment en retraite, victime des coups meurtriers portés par les Black Birds. Les mercenaires avaient décidé de s’emparer de Crevit, et n’avaient pas fait dans la demi-mesure : « rasez tout », tel avait été, des semaines durant, le mot d’ordre inlassablement répété par les officiers. Les pilotes s’en étaient donné à coeur joie : on n’avait jamais vu pareil carnage. Ils n’avaient rien épargné, prenant pour cibles les appareils militaires, les patrouilles de police et même les navires civils. « Rasez-tout, massacrez, croquez ». Le résultat, je l’avais devant les yeux : de maigres orphelins en pleurs qui serraient leur thargoïde en peluche, des femmes échevelées, des hommes estropiés qui avaient miraculeusement survécu à la destruction de leur appareil. Ces malheureux avaient tout perdu, et s’étaient enfui pour échapper au désastre de la défaite. Ils se pressaient maintenant auprès des services administratifs de leur faction, espérant vainement y trouver quelque soulagement à leur misère. Pendant ce temps, les Black Birds plastronnaient ; ils faisaient publier dans le Vox Veritas, l’organe de presse à leur dévotion, des articles élogieux relatant la « libération » de Crevit ; ils faisaient état de scènes de liesse qui, sur la capitale O’Neil, auraient accueilli leurs commandants de vaisseaux. Ce bourrage de crâne me dégoûtait.

 

J’empruntais un de ces petits buggys jaunes qui permettaient de circuler rapidement à travers la station. Je descendis au pont 58, je parcourus quelques coursives métalliques qui surplombaient la zone d’atterrissage, et j’arrivai devant la porte automatique du Perséphone, qui s’ouvrit aussitôt. Le bar fameux des Black-Birds était plein à craquer, électrisé par l’effervescence et l’excitation. La bière coulait à flots, les rires fusaient, les chopes s’entrechoquaient. Chacun vantait ses exploits à Crevit, ou ses duels victorieux contre les hors-la-loi qui venaient d’envahir le système. C’était à qui massacrait le mieux et le plus vite, à coups de canons rapides ou de lasers surchargés.

Je me glissais entre les groupes de buveurs, et je m’approchai du comptoir, derrière lequel un hologramme servait prestement les commandes de clients assoiffés. « Le Borgne », comme on l’appelait, avait été autrefois le barman des premiers Black Birds  ; il est mort il y a plus de cinquante ans, au cours de la destruction de Samson, lors de la bataille de Lugh. Après la renaissance du groupe, la technologie l’avait fait renaître sous forme d’une intelligence artificielle holosynthétique.

– Salut, le Borgne.

L’image du serveur, d’un vert spectral et translucide, leva vers moi un œil tremblotant. Je devinai qu’il interrogeait sa base de données et cherchait en vain à m’identifier.

– On se connaît… Monsieur ? demanda-t-il de sa voix électronique.

– Commandeur Ptoléméus.

– Bienvenue au Perséphone. Je vous propose ma spécialité du moment ?

– Sans façon, le Borgne.

On racontait que le singulier barman avait trouvé le moyen de distiller l’alcool d’artefacts alien inconnus. Les effets psychotiques de cette boisson auraient causé déjà nombre d’accidents. C’était peut-être une légende, après tout. Ces matamores de Black Birds étaient capables de toutes les rodomontades.

– Un verre d’eau de Shinrarta m’ira très bien, répondis-je prudemment.

Le Borgne

 

Le Borgne fronça son sourcil diaphane, mais s’exécuta. Son halo irisé vacilla et il disparut un instant. Lorsqu’il se matérialisa de nouveau, il était chargé d’un plateau portant un grand verre de liquide pétillant décoré d’une rondelle de citron. Je le remerciai et mis quelques crédits réels dans sa main fantomatique.

J’attendais mon contact. Je risquais un coup d’oeil circulaire dans la pièce, éclairée par une immense verrière que traversait la lueur blafarde de More. Au clair de la planète sinistre, les visages des clients, pour la plupart des pilotes de combat destinés à croiser bientôt la mort, prenaient des teintes pâles et cadavériques. Le bar portait bien son nom.

Je bus une gorgée d’eau pure. J’étais un peu en avance au rendez-vous que j’avais fixé avant mon départ de Deciat.

Mais les choses ne se passèrent pas comme prévu. Quelqu’un venait de s’approcher de moi, par derrière, et appliquait entre mes reins le canon d’un disrupteur. « Nous allons sortir gentiment », me susurra à l’oreille une voix rauque, qui n’étais pas celle que j’espérais.

En définitive, j’avais donc bien été repéré. Ou alors, on m’avait trahi.

Le Consilium



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