Histoires de la Horde

La rencontre

Temps de lecture : 10 minutes

15 mars 3304, 

Le Kamazarov

A bord du Kamazarov l’atmosphère était aussi agitée qu’une morgue peut l’être…il ne se passait pas grand-chose en dehors des vibrations provoquées par le moteur d’hyper saut se rechargeant entre chaque système. J’étais seul à la barre, le vaisseau n’avait pas d’équipage et n’avais pas d’autre mission que de retourner près de la flotte nomade après sa visite chez Palin. L’ingénieur avait enfin reçu la pièce pour les propulseurs, et il avait fallu déplacer le python sur plusieurs centaines d’années-lumière afin de faire effectuer une modification à prix d’or. Le voyage du retour me paraissait encore plus long que d’habitude, il me tardait de rejoindre l’escale à Sister’s Refuge où logeait une partie de la Horde, à commencer par Alvinia en Personne.

Elle avait, semble-t-il, une affection particulière pour cette station troglodyte et nauséabonde habitée par une bande de fêlés aux croyances aussi obscures que dérangeantes. Depuis qu’Alvinia avait fondé sa Horde, elle n’avait jamais fait de pause aussi longue en un lieu. Commençait-elle à ne plus craindre qu’on la traque et l’assassine ? Si tel était le cas, il faudrait que je m’en ouvre à ses BAH’KKAR. Baisser sa garde est rarement une bonne idée. Il y avait sans doute autre chose, très certainement lié à Crevit. Son monde natal lui manquait terriblement même si, comme à son habitude, elle n’en laissait rien transparaitre.

Dans quelques jours à peine, la Horde avait fêté sa première année d’existence. Il s’était passé tant de choses depuis son départ de Munfayl. Je revoyais le cobra blanc de l’ex-porte-parole posé sur une planète perdue attendant des jours et des jours des contacts. Elle avait attendu là pendant deux semaines la venue de pilotes. Je l’imaginai, les yeux fixés vers le ciel constellé, à échafauder des plans et se préparant à la suite. Elle avait réussi à remettre en place une organisation, une communauté de pilotes partageant des valeurs communes. Puis, avec une fluidité déconcertante, tout s’était enchaîné. Les expéditions lointaines mobilisant des dizaines de vaisseaux à la recherche de réponses dans le Rift, Hawking’s Gap et le conflux. Peu à peu, le nom de la Wing Atlantis avait déchiré le voile de l’inconnu pour se révéler notamment lors des découvertes des bases de l’INRA. L’ingéniosité et l’engagement des Atlantes avaient forcé le respect de ses pairs qui enchaînaient les découvertes au nez et à la barbe des spécialistes du genre.

L’alarme et les voyants d’alertes me sortirent de ma rêverie auto centrée. Il se passait quelque chose. Je sentais les commandes du Kamazarov s’inverser. L’hyper saut se déroulait mal et les instruments me le faisaient douloureusement savoir. Autour du vaisseau le monde changea. D’un gris bleu il bascula dans des teintes vertes et ambre caractéristiques.

-« Merde. Vesta met le paquet sur les boucliers, prépare le vaisseau à une sortie de saut violente et envoie un message à Alvinia en lui disant qu’on est intercepté par les Thargoids ».

-« Et ce sera tout commandant ? Vous avez des dernières volontés peut-être ? Je lui en fais part ?»

-« Fais ce que je dis, Vesta et tais-toi ! »

-« Naturellement, je ne voudrais pas vous gâcher le spectacle ».

Cette satanée IA avait quand même le don pour vous agacer dans les pires moments….À bien y réfléchir, même dans les bons elle se révélait être une tortionnaire sans pitié. Mais j’y tenais, tout autant qu’au reste. Vesta et moi avions une histoire presque aussi ancienne qu’avec Alvinia.

-« Vesta, les turbulences sont plus fortes que d’habitude. Le vaisseau doit être plus gros que… »

-« Le ? Je pense que vous vous trompez commandant. Mais vous serez vite fixé ».

Au même moment le vaisseau fut éjecté comme une balle d’un canon hors du witch space pour atterrir au milieu du vide en valsant dans tous les sens » -« Vesta, désactive l’assistance au vol pour que je reprenne la main ».

Le travail de Palin paya. Le vaisseau était devenu, comme par magie, bien plus agile et souple de telle sorte que je n’eus que peu de mal à le stabiliser. Enfin je jetai un œil sur le radar. Vesta avait raison ! Il n’y avait pas un, mais 2 signaux ! Deux énormes vaisseaux Thargoids de type Cyclop qui m’encadraient maintenant à bâbord et à tribord.

 

Parfaitement synchronisés, les cyclop glissèrent devant moi, laissant derrière eux de longs fils rouges comme pour dessiner, sur fond étoilé, une œuvre abstraite magistrale. Arrivés dans mes deux et dix heures les deux énormes vaisseaux se retournèrent. Le Kamazarov n’était pas équipé d’anti brouilleurs, si bien que tout le vaisseau se désactiva, me laissant seul, impuissant et sans aucune capacité de fuite ou de combat, devant les vaisseaux Thargoids.

Nous glissions tous trois, compagnons de l’improbable, au milieu de nulle part. Contraint et résigné, je lâchai les commandes du python et me laissa couler dans mon fauteuil. Je n’avais rien d’autre à faire que de me laisser porter vers l’inconnu, entouré de deux énormes vaisseaux venus d’un autre monde, peut-être d’une autre galaxie. Était-ce ainsi que tout devait finir ? Après tout, le moment n’était pas si mal choisi.

Le python était entré en sommeil, les systèmes coupés, il n’y avait plus un bruit à bord et l’air, qui n’était plus renouvelé, commençait à devenir humide et froid. Autour de moi les deux thragoids s’approchaient dangereusement, resserrant leur étau. Le Kamazarov, lui, glissait sur sa lancée sans que le moindre frottement puisse ralentir sa course ; poids mort lancé dans l’espace au milieu de vaisseaux fleurs aussi fascinants qu’inquiétants.

Au travers du cockpit je distinguai maintenant très clairement la coque des engins aliens. Elle n’était pas lisse ni monochrome, mais parsemée d’une multitude de formes et nervures faisant penser à une peau végétale. Au centre de l’immense forme, une capsule transparente qu’on pourrait prendre pour un cockpit était totalement vide. Il n’y avait pas de pilote, du moins que l’on pouvait voir. Jamais je n’avais vu d’aussi près et en personne ces vaisseaux. Ils étaient somptueux et leur simple présence dégageait une telle force qu’il était très difficile de ne pas détourner les yeux.

Soudain, le nez de mon vaisseau entra en contact avec l’un des Thargoids faisant trembler la superstructure du Kamazarov. La décélération fut violente et me fit sortir de ma torpeur. L’avais-je heurté ou bien le thargoid avait-il comme intention de m’arrêter ? Comment savoir ?

Malgré l’impact il n’y eut aucune réaction de la part du vaisseau Thargoid. Ce dernier se laissait caresser par le nez du Kamazarov, puis, avec grâce, libéra le passage.

Pendant un temps que je ne pus estimer, nos vaisseaux enchaînaient les figures comme une troupe de danseurs parfaitement synchronisée.

-« Pressurisation en cours….reprise des commandes en mode automatique….chargement des boucliers en cours… »

Vesta parait, mais je ne l’écoutais pas. Je regardais ces étonnantes créatures m’accompagner me fixant de leur œil vide et fascinant.

-« Préparation du moteur FSD pour un saut en urgence…sélection d’un système cible à 9.89 AL…Prépa ».

-« Non, Vesta, annule le saut ! Je veux rester !

J’étais émerveillé. Sans m’en rendre compte j’avais quitté mon siège pour me rapprocher de la baie bâbord afin de contempler au plus près le vaisseau Thargoid.

-« Commandant, regagnez votre siège, saut FSD en préparation ! 5…4…3 »

Les deux vaisseaux aliens continuaient à m’encadrer, comme des amis de promenade, ils étaient si imposants, si merveilleux -« Engage ».

Mon corps fut violemment projeté au fond du cockpit et le casque Remlok se déclencha instantanément, évitant à ma tête d’éclater contre la paroi. Avant de sombrer, je fixai les thargoids. Étaient-ils vraiment ce que l’on en disait ? Je n’avais pas la réponse. J’avais quitté ce monde, enveloppé dans les brumes et le silence alors que le Kamazarov, piloté par Vesta, se chargea de la suite de cet étonnant voyage.

 

 

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